Zheng He : Le Nouvel étendard de la diplomatie chinoise

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 Par François Lafargue, Professeur à l’ILERI

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 Portrait de Zheng He. Photo de l’auteur ©

 

Si Christophe Colomb, Fernand de Magellan ou Vasco de Gama figurent parmi les navigateurs les plus connus du public européen, le chinois Zheng He (1371-1433) n’a pas encore acquis en Occident, une même notoriété. Pourtant l’amiral Zheng He dirigea sept longues expéditions maritimes, qui permirent à la Chine de découvrir avant les Européens, les côtes orientales de l’Afrique. Les marins des expéditions menées par Zheng He ont atteint la côte orientale de l’Inde dès 1406, et le premier Européen Vasco de Gama ne les suivit qu’en 1498. À Mombassa comme à Aden et à Malacca, le navigateur chinois précède de plusieurs décennies les premiers explorateurs européens.

 

Les circumnavigations de la flotte de Zheng He sont régulièrement célébrées en Asie, particulièrement en Chine populaire et à Singapour. L’ingéniosité des artisans qui construisirent ces navires en teck et en palissandre, dotés de compartiments étanches (pour limiter le risque de naufrage en cas de collision avec un récif) comme le courage des équipages sont une source légitime de fierté[1]. Mais cette célébration de Zheng He a aussi des visées plus politiques et elle vise à conforter la diplomatie de la République populaire de Chine.

 

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Comparaison de taille entre les navires de Zheng He et de Christophe Colomb (source : Musée Zheng He à Malacca, Malaisie). Photo de l’auteur ©
N.B. Un pied équivaut à 30 m

 

Un eunuque devenu amiral[2]

Quand Ma He naquit au Yunnan en 1371 (le patronyme de Zheng ne lui fut attribué que plus tard), cette province était encore sous la domination de l’un des descendants de Kubilaï Khan, le petit-fils de Gengis Khan, le Mongol Basalawarmi. En 1381, l’empereur de Chine Hongwu, décida d’annexer par la force, le Yunnan, par l’envoi d’un corps expéditionnaire. Le père de Zheng He, qui combat aux côtés de Basalawarmi est tué, et son fils est capturé. Le châtiment infligé au vaincu est cruel, puisque l’adolescent est castré, puis incorporé dans l’armée impériale et muté à Pékin. Sa connaissance de l’art de la guerre permit au jeune eunuque de gagner progressivement la confiance du nouvel empereur Yongle (qui avait succédé à son père en 1402) en l’aidant à asseoir son autorité, contestée par son neveu.

 

À partir de 1405, Zheng He, devenu ministre de la Navigation maritime et qui avait été élevé au rang d’amiral organisa sept expéditions maritimes qui le conduisirent à découvrir le détroit d’Ormuz, la mer Rouge et à longer les côtes orientales de l’Afrique. Pour la Chine de la dynastie des Ming, ces explorations peuvent lui offrir des nouveaux débouchés commerciaux pour sa production artisanale de porcelaines, de pièces de cuivre ou encore de soie. La protection du territoire chinois contre les exactions perpétrées par les pirates japonais et coréens, les Wako, justifie également de bâtir une force navale.

 

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Les sept voyages de l’amiral Zheng He (Source : Musée Zheng He à Malacca). Photo de l’auteur ©

 

La témérité de ces navigateurs aurait pu permettre à la Chine de devenir comme le Portugal au XVe siècle ou les Provinces unies au XVIIe, une puissance navale dominant les océans. Mais les expéditions maritimes s’interrompirent après le décès de Zheng He (1433), et elles ne vont guère susciter d’intérêt pendant près de cinq siècles. La notoriété du navigateur ne dépasse pas les cénacles d’historiens, et il est longtemps resté ignoré dans la « nouvelle Chine », qui rejetait les figures du passé et dans laquelle, la doxa officielle a longtemps assimilé les préceptes moraux de Confucius, ou de Lao Tzeu à un ordre moral rétrograde.

 

À la fin de l’année 1963, Zhou Enlai, alors Premier ministre effectua un long déplacement en Afrique, et dans plusieurs de ses discours notamment celui prononcé à l’OUA, il fit référence au célèbre navigateur de l’époque des Ming. La figure de Zheng He sort d’un certain oubli à partir des années 1980. Son cénotaphe situé à Nankin est restauré (1983) et plusieurs ouvrages lui sont consacrés. Lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques (août 2008), le spectacle chorégraphique évoquait longuement les pérégrinations de Zheng He. Son nom est de plus en plus fréquemment évoqué par les responsables politiques. En février 2005, lors de la visite officielle du Chef d’État de la Malaisie à Pékin, Hu Jintao rappelait dans son discours prononcé à l’Assemblée du peuple que Zheng He avait été un vecteur du rapprochement des peuples chinois et malais. Le navigateur devient le symbole de l’ouverture pacifique de la Chine sur le monde. En 2007, les pouvoirs publics célébrèrent le 600e anniversaire de la date du départ de sa première expédition. Une exposition temporaire relatant les différentes pérégrinations de l’amiral s’est tenue dans le Musée provincial des Minorités à Kunming. Mais cette réhabilitation a surtout une dimension politique et idéologique et elle vise à appuyer la politique étrangère et intérieure de la République populaire de Chine (RPC).

 

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Affiche célébrant la commémoration des premiers voyages de Zheng He (Source : Musée provincial des Minorités à Kunming, Chine). Photo de l’auteur ©

 

Une figure consensuelle au service de la diplomatie de Pékin

L’évocation de la geste de l’amiral Zheng He permet à la Chine d’entretenir l’image d’une nation aux intentions pacifiques, particulièrement dans ses relations avec les pays d’Afrique. La présence de la Chine en Afrique fait l’objet d’une littérature abondante, dont les conclusions sont souvent critiques à l’égard des investisseurs et entrepreneurs chinois. Le terme de néocolonialisme est désormais régulièrement employé en Europe, mais également par certaines élites africaines. Ces condamnations sont vigoureusement démenties par Pékin qui rappelle l’ampleur des échanges bilatéraux et qui souligne sa contribution au développement du continent. La Chine, à la différence des anciennes puissances coloniales, ne partage ni de langue et ni de culture commune avec les pays africains. La Chine célèbre et enjolive les explorations de Zheng He en Afrique, en prétendant que sans la conquête européenne, elle aurait pu nouer une profonde relation amicale et pacifique avec le continent noir, lui épargnant les longues et douloureuses années de colonisation. La Chine rappelle à juste titre, que la découverte des terres africaines par Zheng He, ne fut pas suivie par une politique de colonisation et que là encore, contrairement aux Européens, elle ne pratiqua pas la traite des Africains. Le souvenir de Zheng He est une pièce essentielle dans la construction d’une communauté culturelle associant la Chine et les pays africains. En février 2007, le président Hu Jintao à l’université de Pretoria, évoque le navigateur Zheng He et son équipage en ces termes : « ils ont apporté au peuple africain un message de paix et de bonne volonté, pas des épées, des fusils, le pillage ou l’esclavage. Depuis plus de cent ans dans l’histoire moderne de la Chine, le peuple chinois a été soumis à l’agression coloniale et l’oppression par des puissances étrangères et a traversé des souffrances similaires que la majorité des pays africains a endurées »[3]. Plus récemment, Xi Jinping justifiait son projet de construction d’infrastructures maritimes et ferroviaires entre la Chine et le reste du monde (Belt and Road Initiative) en invoquant la démarche pacifique de Zheng He[4].

 

Le culte rendu à Zheng He[5] est aussi un message à l’intention de la minorité musulmane de Chine (environ 20 millions de fidèles, principalement des Ouïghours et des Huis). Une démarche nécessaire au moment où la situation politique dans la province du Xinjiang ne cesse de se détériorer. Zheng He est le visage musulman de la Chine. Sa célébration permet de réaffirmer l’appartenance à la nation chinoise de cette minorité musulmane, et de rappeler que sa ferveur religieuse a servi le rayonnement de la Chine impériale et fut une aide spirituelle précieuse dans ces aventures périlleuses.

 

Une figure utile pour la géopolitique de la Chine

L’invocation de Zheng He s’inscrit dans un discours politique, puisque certains épisodes peu flatteurs de ses pérégrinations sont volontairement occultés, comme le recours à la violence. Lors de son premier voyage, Zheng He livra plusieurs batailles sanglantes contre des pirates commettant leurs méfaits au large du détroit de Malacca. Près de 5 000 d’entre eux périrent, et leur chef Chen Zuyi fut arrêté puis exécuté.

 

La Chine rappelle à juste titre que ses missions se sont limitées à prendre contact avec les peuples de l’océan Indien, sans volonté de conquête territoriale et d’asservissement. Un tel discours souligne le contraste avec les périples entrepris par les Européens. Mais les expéditions maritimes menées par Zheng He peuvent être interprétées comme une forme de reconnaissance préalable du terrain, que les Européens aussi avaient menée avec souvent des objectifs similaires, commerciaux et scientifiques (découvrir de nouveaux continents et en établir une cartographie plus précise). La menace que constituent les armées mongole et mandchoue amène les empereurs chinois à mettre un terme à cette découverte des océans. La poursuite de la construction d’une ligne de fortification au nord du pays (la Grande muraille) devient alors une priorité. L’image de Zheng He dessinée par l’historiographie officielle chinoise est celle d’un explorateur aux intentions purement pacifiques. Pourtant l’armada qui quitte le port de Liujiagang au sud de Nankin, en 1407 compte 27 000 hommes répartis sur 317 vaisseaux dont 62 étaient des « bateaux trésor »[6]. Ces Bǎo Chuán désignent les bâtiments les plus imposants destinés à rapporter des objets précieux, et équipés de canonnières rudimentaires. Une véritable petite armée. Rappelons que les trois caravelles de Christophe Colomb, parties d’Andalousie pour relier les Indes orientales et qui fortuitement atteindront l’Amérique, ne transportaient que moins d’une centaine d’hommes. Quant à Vasco de Gama, il n’était accompagné que de deux cents marins quand il partit de Lisbonne en 1497, pour relier l’Inde.

 

Une réévaluation historiographique de l’action de Zheng He est nécessaire, afin que sa mémoire ne soit ni confisquée ni instrumentalisée. Mais alors qui est Zheng He ? La littérature concernant cette figure centrale de la Chine des Ming est abondante, mais se mêlent, écrits apocryphes et ouvrages laudateurs. Si les circumnavigations de l’amiral chinois sont assez bien connues, grâce aux mémoires consignés par ses contemporains, les réelles motivations de ces expéditions restent encore à éclaircir. Cette incertitude ouvre la voie à toutes les interprétations et permet de faire de Zheng He une icône consensuelle, le symbole d’une Chine aux intentions pacifiques[7].

 

[1] Jacques Dars, La Marine chinoise du Xe au XIVe siècle, Paris, Economica, 1992, pp. 113-130.

[2] L’ouvrage de Ying Liu, Zhongping Chen et Gregory Blue  Zheng He’s Maritime Voyages (1405-1433) and China’s Relations with the indian ocean world: A multilingual bibliography, Brill, Boston, 2014, établit une recension des publications consacrées à Zheng He, dans une trentaine de langues.

[3] http://www.dfa.gov.za/docs/speeches/2007/jintao0207.htm

[4] Discours prononcé lors du Forum Ceinture et Route pour la coopération internationale, qui s’est tenu à Pékin en mai 2017. http://www.xinhuanet.com/english/2017-05/14/c_136282982.htm

[5] Le navigateur appartient à la minorité nationale des Huis, qui désigne des populations aux origines diverses (perse, turque, arabe mais aussi han) converties à l’islam. Les Huis sont aujourd’hui de l’ordre de dix millions. Le père de Zheng He avait effectué le pèlerinage de la Mecque.

[6] Une précision apportée par John Fairbank et Merle Goldman, Histoire de la Chine, Paris, Tallandier, 2010, pp. 208-210.

[7] Voir F et L. Lafargue, La mémoire disputée de Zheng He, Études 2016/3, pp 17 à 28.

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