Une victoire lourde de responsabilités

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Par Jean-Yves Haine, professeur à l’ILERI

 

 

La victoire de Boris Johnson est sans appel : avec 365 sièges, il disposera d’une majorité inédite depuis 1987. L’argument principal de sa campagne, –Get Brexit Done, achever le Brexit-, aura convaincu une bonne partie de l’électorat britannique, notamment dans le Nord du pays, traditionnel bastion travailliste. Jeremy Corbyn subit une défaite historique, -le plus mauvais score depuis les années 30-, il paie le prix fort de son indécision sur l’Europe, ses ambiguïtés en politique étrangère et son radicalisme en matière économique. Les libéraux démocrates, en faveur de l’Europe, ont été largement battus, à l’image de leur leader Jo Swinson défaite par le SNP dans sa circonscription écossaise. Le Brexit parti de Nigel Farage ne sera plus une menace pour le parti conservateur. Pendant des mois, la démocratie directe, -le référendum décidé par Cameron- et la démocratie parlementaire, -le gouvernement de minorité de Theresa May-, se sont affrontées et neutralisées, la seconde étant incapable d’entériner le vote du premier. Avec une large majorité et une personnalité charismatique, Boris Johnson a donc triomphé.

 

Cette victoire éclatante pourrait être plus amère qu’il n’y paraît. Elle permet certes une rapide ratification du divorce désormais consommé entre l’Union européenne et la Grande-Bretagne, le vote devrait avoir lieu le mois prochain. Mais cette étape n’est que le point de départ de négociations à venir sur les relations commerciales et politiques entre le bloc européen et le Royaume-Uni, le cœur du Brexit. Sur ce plan, on ne sait guère quelle option Boris Johnson choisira : poursuivre un alignement économique avec l’Europe qui devrait permettre de minimiser les frictions commerciales ou, au contraire, chercher une rupture plus forte pour permettre une dérégulation accrue et une réorientation de l’économie concentrée sur les services et ouverte à un grand large plus prometteur. En outre, ces négociations entre Bruxelles et Londres vont très certainement raviver les dissensions régionales entre écossais partisans du maintien dans l’Union, les Irlandais du Nord particulièrement affectés par le Brexit et le reste du pays. Le gouvernement de Boris Johnson devra consacrer une partie importante de son énergie à garder le Royaume-Uni uni. Plus généralement, il devra aussi dépenser son large capital politique à tenir des promesses aussi divergentes que l’investissement massif dans des infrastructures, le renflouement du NHS, la diminution de l’immigration tout en affrontant inévitablement une chute de la croissance, une inquiétude sur l’avenir commercial des entreprises et une incertitude sur des accords de libre-échange avec des partenaires aussi difficiles que les États-Unis ou la Chine.

 

Cet agenda signifiera que la Grande-Bretagne sera en réalité plus insulaire que jamais. Pour l’Europe, cela traduit d’abord l’échec d’une stratégie poursuivie depuis le début du processus qui a consisté à punir la Grande-Bretagne pour décourager toute velléité chez d’autres membres d’imiter le retrait anglais. Cette voie, qui a culminé avec le back-stop, -perçu comme une humiliation par une bonne partie de l’opinion publique britannique-, est désormais sans issue. Il s’agit maintenant de minimiser autant que faire se peut les conséquences pour l’Europe du retrait anglais : cela implique un changement radical d’attitude de la part de la Commission mais aussi de certains pays membres : le pragmatisme doit l’emporter sur l’idéologie, la prudence collective sur les émotions nationales, le bon sens commun sur l’inflexibilité bureaucratique. Le Brexit n’a jamais été et ne sera jamais un jeu à somme nulle.

 

Cela implique ensuite une prise de conscience sur l’avenir de l’Union sans la Grande-Bretagne. Si Londres a bien choisi ‘la lune’ au détriment du continent, comme l’avait déjà noté Metternich, cela signifie que le couple franco-allemand tiendra désormais une place encore plus importante en Europe. La cohésion entre Paris et Berlin est donc plus nécessaire que jamais et il est urgent que les réformes indispensables pour la stabilité et la résilience de la zone euro, pour la sécurité et la défense de l’Union soient entérinées et appliquées. Mais l’équilibre franco-allemand est aujourd’hui fragile : les conditions économiques et politiques y sont différentes, la méfiance mutuelle accrue et les visions de l’Europe divergentes. La disparition du grand frère américain transforme de surcroît la nature même de cet équilibre : arrières pensées et calculs de puissance y sont désormais mis à nus. Il s’agit donc de préserver un partenariat où la force de l’un sert mais n’inquiète pas l’autre. Parallèlement, la prédominance du couple franco-allemand inspire de la méfiance en Europe, surtout lorsque le Président français ou la chancelière allemande parle au nom de l’Europe sans réellement consulter les Européens. Cette hégémonie attise encore, particulièrement au sein des petits pays, les courants nationalistes et populistes qui fustigent ces diktats venus de Berlin, Paris ou Bruxelles. L’exercice d’équilibre est donc périlleux : il faut donner l’impulsion nécessaire mais aussi donner l’exemple indispensable.

 

L’Europe entre aujourd’hui dans un monde multipolaire dans des conditions difficiles et inédites. Elles sont difficiles parce qu’au sein de l’Union, l’élan européen s’essouffle au profit d’agenda nationaux de moins en moins compatibles, de lignes rouges de moins en moins négociables et de responsabilités de moins en moins en partagées. Elles sont inédites parce que les Européens doivent s’entendre sur des dossiers et des questions internationales sur lesquelles ils n’ont jamais coopérés, -la compétition chinoise, les menaces terroristes, l’économie numérique. Dans tous ces domaines, l’absence du leadership et de l’expertise britannique se fera durement sentir en Europe.

 

Deux exemples illustrent les défis à venir. Le premier est un succès potentiel : les négociations dans le format dit Normandie entre la France, l’Allemagne, l’Ukraine et la Russie qui ont eu lieu la semaine dernière reflètent la flexibilité diplomatique et le pragmatisme politique nécessaire dès lors que la Russie est en position de force. Avec un nouveau président ukrainien plus conciliant et une relative modération russe, la résolution du conflit dans le Donbass peut progresser si Paris et Berlin assument leur rôle. Le second est un fiasco avéré : depuis l’intervention occidentale en Libye, le pays est devenu une source d’anarchie et d’instabilité dont l’Europe, en particulier l’Italie, subit quotidiennement les conséquences. Démanteler les réseaux et neutraliser les trafiquants, -y compris par la force-, restaurer l’ordre et la gouvernance, sont des impératifs urgents. Mais l’Europe s’est lavée les mains du chaos libyen, et continue à y fuir ses responsabilités.

 

L’isolement britannique n’avait pas compromis le système scellé à Vienne en 1815 qui avait assuré la paix pendant la majeure partie du 19ème siècle. Son retrait actuel ne doit compromettre ni les progrès de la construction communautaire ni la stabilité du continent. A condition que chacun assume ses nouvelles responsabilités.

 

 

 

 

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