L’OTAN à 70 ans : retour à l’essentiel

Par Jean-Yves Haine, Professeur à l’ILERI

 

Sous l’impulsion d’E. Bevin, qui voulait favoriser l’émergence d’une communauté démocratique, -particulièrement entre frères d’armes britanniques, canadiens et américains-, le Traité de l’Atlantique Nord fut signé le 04 avril 1949 après des mois de négociations difficiles. Comme l’avait noté R. Aron, l’Europe avait en 1949 ce qu’elle n’avait jamais réussi à obtenir en 1939 : une garantie de sécurité atlantique. Les États-Unis offraient enfin aux Européens une assurance de sécurité contre la puissance et l’expansionnisme soviétique. Mais cette assurance demeurait bien éloignée des espérances européennes : pas de réponse automatique en cas d’agression soviétique ; pas de défense de l’Europe vers l’avant, seulement une libération depuis l’arrière ; pas de soldats ni d’armes américaines. Le Secrétaire d’État Dean Acheson, pour convaincre un Congrès réticent, s’était engagé à ne pas envoyer de troupes supplémentaires en Europe. Dès sa difficile création, l’OTAN représentait déjà un délicat équilibre entre espérances et frustrations : pour les Européens, la sécurité offerte par Washington n’était jamais suffisante ; pour les Américains, l’engagement en Europe était toujours excessif. Sur cette base délicate s’est bâtie une communauté atlantique dont le rôle essentiel était de redresser l’Europe de l’Ouest affaiblie tout en dissuadant tout aventurisme soviétique. La guerre de Corée, les armes nucléaires et les développements technologiques renouvelèrent les termes de cette équation sans toutefois la modifier fondamentalement. Les États-Unis stationnèrent des troupes et des missiles en Europe, ils y renforcèrent leur domination et ni le défi gaullien, ni le fiasco vietnamien, ni le déclin économique relatif de Washington ne changèrent cette hégémonie américaine. La défense européenne n’existait pas, elle n’était, et ne pouvait être, qu’atlantique.

 

La fin de la guerre froide marqua la victoire de l’Occident à plus d’un titre : le système communiste sombra avec la chute du Mur de Berlin, l’empire soviétique, et la menace qu’il représentait, disparût ; le modèle libéral et la puissance militaire des États-Unis s’imposèrent désormais sans rivalité et sans partage. Dans cette nouvelle configuration unipolaire, l’OTAN, bien loin de disparaître avec la menace qui l’avait fait naître, devint l’un des vecteurs de cette domination américaine. D’abord, l’Alliance fut l’instrument militaire de ses ambitions, à la fois libérales et humanitaires, qui de la Bosnie à la Libye, tentèrent de construire ou de rétablir des États démocratiques. Mais ni à Sarajevo, ni à Tripoli, ces missions ne furent couronnées de réels succès. Ensuite, l’Alliance fut l’outil diplomatique de l’expansion démocratique : en élargissant le cercle de ses membres, elle devait consolider le libéralisme en Europe. Mais à Varsovie et à Budapest, cette direction est remise en cause. Enfin l’Alliance dévoila, certes par défaut, la place réduite qu’occupaient désormais les alliés européens à Washington. Les missions, notamment celles liées à la guerre contre le terrorisme, étaient définies par le Pentagone, elles pouvaient éventuellement forger des coalitions temporaires mais l’institution atlantique ne limiterait plus les ambitions américaines : l’Afghanistan et l’Iraq furent avant tout des entreprises unilatérales, les alliés européens, opposants ou partisans, n’y jouèrent qu’un rôle secondaire. L’Alliance fut cantonnée aux marges de l’empire.

 

Ce moment unipolaire américain s’acheva avec la crise de 2009 qui, cumulée aux échecs stratégiques irakien et afghan, entraînèrent la redéfinition du rôle des États-Unis dans le monde. Le relatif retrait initié par Obama du Moyen-Orient et la priorité désormais donnée aux enjeux intérieurs, rééquilibra l’OTAN vers plus de réalisme et de modestie, au moment même où l’Alliance faisait face à un environnement stratégique bien plus fragmenté en Europe. Avec la Géorgie, et plus encore avec la Crimée, la Russie signifia clairement où étaient ses lignes de contrôle exclusif et ses bases de zone d’influence. L’OTAN du redécouvrir les vertus, -et les exigences-, de la dissuasion. Or, ce retour à l’essentiel est aujourd’hui compromis, militairement et politiquement.

 

Sur le plan militaire d’abord, l’Alliance souffre d’un déficit de capacités et d’investissements qui se traduisent par des déficiences opérationnelles majeures. Les alliés européens, – en premier lieu l’Allemagne, qui ne dépense qu’un 1,25 % de son PIB à sa défense-, ont massivement désinvesti dans leur capacité militaire depuis la fin de la guerre froide. Jusqu’en 1990, l’Allemagne pouvait aligner plus d’une dizaine de divisions blindées, aujourd’hui elle est incapable d’en mettre une seule sur pied de guerre. Certes, les Européens, dans le cadre de leur politique de défense commune, ont depuis 2016 commencé à prendre la juste mesure des défis qui les attendent, mais ce type d’initiatives et ce genre de projet ont la mauvaise habitude de s’abîmer dans les méandres des commissions bureaucratiques nationales et européennes sans déboucher sur des investissements concrets. Pour 2020, les membres de l’Alliance se sont engagés dans un plan des « Quatre Trente », qui inclut 30 bataillons d’infanterie blindées, 30 escadrilles d’avions de combats, 30 bâtiments de guerre, tous capable de se déployer en 30 jours. Sans ces efforts de mise à niveau, la posture de dissuasion, -et la capacité de protection-, restera fragile. Les projets d’efforts communs devront en outre inclure les défis de la défense cyber et robotisée, champs stratégique et mode opératoire de demain.

 

Sur le plan politique ensuite l’Alliance doit affronter les dangers de l’hétérogénéité à la fois sur le plan interne et externe. Sur le premier plan, la diversité des membres de l’Alliance a toujours existé, et les individualités, -depuis de Gaulle jusqu’à Erdogan-, ont régulièrement affaibli la solidarité atlantique. Aujourd’hui, la perturbation majeure vient de la Maison-Blanche, où le Président multiplie les signes de défiance vis-vis de l’institution jugée obsolète et les critiques à l’égard de ses alliés qui selon lui abusent de la générosité de Washington. A bien des égards, Trump est venu rappeler aux Européens une vérité fondamentale mais oubliée en Europe : une alliance, même institutionnalisée comme l’OTAN, reste une promesse, elle est à la fois une clarification d’intention actuelle et un pari commun sur l’avenir. De la crédibilité de la première et de la cohérence de la seconde dépendra l’effectivité de la dissuasion, telle qu’elle sera perçue par Moscou. Un Président qui se montre aussi ambivalent sur la valeur ajoutée de ses alliés et sur le risque posé par son adversaire ne contribue pas à la solidité de l’Alliance et à la solidarité des Alliés. Et ce d’autant plus que d’autres membres, d’Istanbul à Budapest, poursuivent des choix politiques peu compatibles avec les valeurs de la famille atlantique, sans même mentionner le Brexit qui consomme l’essentiel de la vitalité britannique. Sur le plan externe, l’hétérogénéité de la communauté internationale vient encore compliquer l’émergence d’un système multipolaire. Trump est le symptôme d’une multipolarité de plus en plus douloureuse et contraignante pour les États-Unis. Dans des conditions de compétition accrue avec la Chine, Washington tourne l’essentiel de son effort diplomatique et de son attention stratégique vers Pékin, au détriment des dossiers européens. Mais précisément en raison de cette compétition internationale accrue, Washington devra redécouvrir la plus-value et la légitimité d’alliés encore influents et utiles face aux autoritarisme chinois et russe.

 

L’avenir de l’OTAN se jouera donc sur sa gestion renouvelée de l’essentiel : comment assurer l’unité d’une alliance dont la mission principale en Europe est la dissuasion et la défense du territoire. Cela passera par un rééquilibrage entre Américains et Européens, un nouvel arrangement entre Bruxelles et Washington. Celui-ci s’impose autant par le changement stratégique du système international sous l’impulsion de Pékin que par les soubresauts politiques qui secouent Washington. Entre les deux, il appartiendra à l’Europe, et en premier lieu à l’Allemagne, de retrouver et d’assumer une autonomie stratégique dont les États-Unis pourront bénéficier. Une Europe forte et une Amérique engagée pour dissuader l’aventurisme russe… un défi somme toute classique que l’OTAN a bon an mal an relevé depuis 70 ans.

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