Mais que devient l’Afrique du Sud ?

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Sur une carte, la République d’Afrique du Sud (RAS) n’est qu’un pays parmi la cinquantaine que compte le continent africain. Un pays excentré loin des grandes mégapoles mondiales, puisque Johannesburg est situé à une équidistance de 13 000 km entre New York et Tokyo et à 9 000 km de Londres. Un pays dont les terres sont arides et maigres en ressources en eau douce. L’Afrique du Sud évoque pour le public français, les Zoulous, l’or, le diamant, Nelson Mandela et surtout les lois de ségrégation raciale qui portaient le nom lugubre d’apartheid, mises en place au milieu du XXe siècle. Ces mesures infamantes permirent à la minorité européenne d’éviter toute évolution institutionnelle au moment des décolonisations en Afrique, et de maintenir ses privilèges jusqu’au début des années 1990. L’apartheid a longtemps eu l’assentiment de la minorité blanche, convaincue de sa supériorité morale et craignant l’avenir dans une Afrique du Sud dirigée par des Noirs. La cruauté des lois d’apartheid ne doit pas faire oublier le rôle essentiel de ces Européens originaires des Provinces-Unies et d’Angleterre, dans la construction d’un pays, dont la prospérité a longtemps contrasté avec l’état de délabrement de ses voisins. Une frange de cette population blanche a eu la lucidité de s’engager dans le combat contre la discrimination raciale, par une activité intellectuelle et artistique féconde. Et si la législation de l’apartheid a été abrogée depuis bientôt trente ans, elle a joué sur la psyché de la nation et influence encore aujourd’hui sa vie sociale comme sa politique étrangère.

La présence européenne depuis le milieu du XVIIe siècle, puis l’arrivée d’esclaves originaires des Indes hollandaises, et à la fin du XIXe siècle l’installation d’immigrants indiens ont donné naissance à une société très complexe à saisir, et que résume naïvement cette formule de « nation arc-en-ciel ». L’erreur est de ne pas admettre la diversité culturelle, religieuse et historique de cette nation, pour la réduire à un affrontement entre Blancs et Noirs, alors que onze langues sont reconnues officiellement et que le christianisme, l’islam, le judaïsme, l’hindouisme sont pratiqués par plusieurs dizaines de milliers de fidèles. Devant cette diversité, l’idée de nation sud-africaine est encore évanescente, et peine à trouver un sens dans un pays rongé par plusieurs décennies de haine.

Une étude géopolitique de l’Afrique du Sud, vingt ans après les premières élections démocratiques s’impose. La puissance économique de l’Afrique du Sud (elle assure 1/5e du PIB du continent noir), ses réserves en minerais et en métaux précieux lui confèrent une place particulière dans la vie internationale. Les nations occidentales et asiatiques restent préoccupées par l’évolution politique de l’Afrique du Sud, qui est l’un de leurs principaux fournisseurs en matières premières comme le platine, le vanadium et le manganèse, indispensables dans les industries de haute technologie. Les capacités militaires du pays lui confèrent une responsabilité particulière dans le maintien de la paix sur le continent noir, un rôle qui après plusieurs années d’attentisme est plus volontiers assuré. L’Afrique du Sud par sa situation géographique entre les océans Indien et Atlantique assure une surveillance du commerce international, dans une région de plus en plus menacée par des actes de piraterie maritime.

L’Afrique du Sud se veut l’incarnation d’une ambition, celle de fonder un État de droit, une situation malheureusement encore rare en Afrique, et de mener une politique de réconciliation nationale qui exclut la vengeance, mais qui à certains égards semble utopique. Quand Frederik de Klerk décida au début des années 1990 d’engager de profondes réformes institutionnelles, ses chances de succès semblaient minces. Vingt-cinq ans plus tard, l’Afrique du Sud est une démocratie, la presse bénéficie d’une réelle liberté, les syndicats ont des droits reconnus, les scrutins électoraux qui se tiennent aux échéances prévues ne sont pas entachés de fraude. Mais cette réussite pourrait n’être qu’une parenthèse, car elle reste très fragile et la pérennité des institutions démocratiques n’est guère assurée. Un échec du processus de réconciliation nationale dépasserait le cadre de l’Afrique du Sud et donnerait malheureusement raison à ceux qui prétendent, que les modèles démocratiques occidentaux ne sont pas compatibles avec les sociétés africaines.

Au regard des ambitions affichées lors de l’élection à la présidence du pays de Nelson Mandela (1994), le bilan de l’action diplomatique de l’Afrique du Sud s’avère décevant. Certaines décisions et quelques renoncements comme dans la crise politique au Zimbabwe, lui ont fait perdre une partie de son aura et de son crédit politique, ce que ne manquent pas de dénoncer les grandes figures du combat contre l’apartheid comme André Brink. La ferveur de la réconciliation nationale appartient au passé, et la réalité a un goût très amer avec les dissensions au sein du Congrès national africain (l’ANC), la criminalité, la corruption et plus généralement l’échec de la politique sociale menée depuis vingt ans. Et les violentes émeutes contre les étrangers en mai 2008, comme la tuerie de Marikana à l’été 2012, ont profondément terni l’image de cette jeune démocratie.

En 1948, l’écrivain sud-africain Alan Paton (1903-1988) publiait aux États-Unis le roman Pleure ô pays bien aimé, dans lequel il décrit la réalité déjà complexe de son pays natal : « l’on peut lire comme je l’ai lu enfant, des brochures sur la belle Afrique du Sud, ce pays de soleil et de beauté, à l’abri des orages du monde, et éprouver de l’orgueil et de l’amour pour cette terre, et pourtant ne rien connaître d’elle. C’est plus tard seulement que l’on apprend qu’il y a autre chose ici que le soleil, de l’or et des oranges. C’est plus tard seulement que l’on découvre les haines et les terreurs de ce pays. Et c’est alors que notre amour pour lui devient plus profond et passionné comme celui qu’un homme peut porter à une femme à la fois sincère, fausse froide, aimante, cruelle et effrayée ». Les Sud-Africains sauront-ils concrétiser les promesses de pardon, sur cette terre de douleurs et de rancœurs ?

François LAFARGUE

Docteur en géopolitique, auteur d’une thèse portant sur l’Afrique du Sud.
Docteur en Science politique avec comme thème de recherche la stratégie des États-Unis devant la vulnérabilité énergétique de la Chine.

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