Le casse-tête indépendantiste écossais : une autodétermination qui peine à décoller

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Par Cédric Hyafil, diplômé du Bachelor en relations internationales de l’ILERI.

 

Confortée par de très bons résultats aux élections législatives de décembre 2019, la cheffe de fil du Scottish National Party (SNP) et du gouvernement écossais, Nicola Sturgeon, exige de Westminster son autorisation pour organiser un nouveau référendum sur l’indépendance écossaise. Six ans après le scrutin qui avait vu le ​Remain l’emporter à 55 %, Mme Sturgeon estime que le Brexit a changé la donne et que les Écossais réclament désormais de réintégrer l’Union européenne en quittant le navire britannique.

Bien que le vote sur le Brexit ait renforcé la volonté indépendantiste des dirigeants du SNP, le départ du Royaume-Uni de l’UE n’a pas provoqué un sursaut sécessionniste du côté des électeurs. Le graphique suivant, se basant sur les sondages mensuels de YouGov, démontre que les Écossais sont toujours favorables à un maintien d’Edimbourg au sein du Royaume-Uni. Alors que les premiers mois postérieurs au référendum de 2014 ont vu l’écart entre le ​Leave et le ​Remain s​e réduire, probablement dû la campagne pour l’indépendance qui était encore fraîche, le courant de l’année 2015 a inversé la tendance. Et ni le référendum de 2016, ni les élections législatives de 2017 ou encore l’arrivée au pouvoir du très pro-Brexit Boris Johnson n’ont relancé la volonté d’une autodétermination écossaise dans les sondages.

Estimation des intentions de vote en cas de deuxième référendum sur l’indépendance de l’Écosse.

Cette tendance s’affirme également au niveau du score du parti national écossais aux différentes élections législatives nationales. Bien que le SNP de Nicola Sturgeon domine très largement les Conservateurs, les Travaillistes et les Libéraux Démocrates en Écosse, il n’a pu réitérer son excellent score de 2015. Alors que le SNP avait 56 des 59 sièges écossais à Westminster en 2015, il perdait 21 sièges et près de 500 000 électeurs aux législatives de 2017, et ce, malgré le Brexit. Sa performance en décembre 2019 a été meilleure que deux ans auparavant mais reste insuffisante et ne permet pas d’envoyer un signal indépendantiste fort à Londres.

Score du SNP aux dernières élections législatives

 

Malgré le soutien des Écossais au maintien dans l’Union européenne, la volonté indépendantiste ne s’est pas renforcée suite au Brexit. Steven Brocklehurst, journaliste à la BBC, explique ce paradoxe de deux manières. Tout d’abord, le sentiment d’appartenance à une citoyenneté européenne est plus bien faible que l’adhésion à la nationalité britannique. Alors que 59 % des Écossais se sentent britanniques, seuls 31 % se revendiquent européens1.

De plus, l’économie de l’Écosse est imbriquée avec celles des 3 autres nations qui composent le Royaume-Uni. En 2016, Édimbourg exportait pour 47,785 milliards de dollars à ses voisins britanniques, contre seulement 12,675 milliards de dollars aux 27 membres qui composent l’Union européenne2. 20% de la population écossaise (850 000 personnes) vit dans le reste du Royaume, contre 250 000 sur le continent. Les relations économiques entre l’Etat britannique et l’Écosse sont profondes et expliquent en partie la réticence d’une partie de l’électorat écossais à se prononcer en faveur de l’indépendance.

 

Un soutien européen qui peine à émerger

Le 2 février 2020, Donald Tusk, ancien Président du Conseil européen, s’est montré enthousiaste à l’idée que l’Écosse puisse obtenir son indépendance et intégrer l’Union européenne. Mais ce sentiment n’est pas partagé dans la capitale européenne par son successeur. Charles Michel s’est ainsi montré très prudent sur la question et a préféré ne pas s’immiscer dans un débat qui clive outre-Manche. Dans un contexte économique défavorable à l’Union (aggravé avec la crise du coronavirus), Bruxelles se doit de maintenir des relations économiques approfondies avec ses partenaires pour limiter la récession qui s’annonce. Par son poids diplomatique et militaire, le Royaume-Uni est aussi un allié conséquent de l’UE sur de grands dossiers internationaux, comme la Syrie ou l’Iran, et est nécessaire pour défendre la voix du vieux continent. En outre, l’Union européenne a un excédent de 67, 074 milliards de dollars vis-à-vis du Royaume-Uni, une rupture brute et nette serait un coup dur pour Bruxelles et pour la politique commerciale des 27. Les négociations entre le ​Ten et l’UE s’annoncent intenses et compliquées ce qui explique la réserve de l’Union européenne sur la question de l’indépendance écossaise.

Soutenir une région indépendantiste britannique pourrait mettre immédiatement fin aux négociations post-Brexit qui sont cruciales pour les deux parties. De plus, cette position ne serait probablement pas suivie par l’ensemble des États membres. ​Chypre, la Roumanie, la Slovaquie et l’Espagne ont d’importants mouvements sécessionnistes sur leur territoire. Ces États ont ainsi refusé de reconnaître le Kosovo en 2008, pour éviter de légitimer leurs régions séparatistes et bloquent de facto son intégration à l’Union européenne. En effet, toute nouvelle adhésion à l’Union européenne se fait à l’unanimité, ce qui a récemment été réaffirmé par le véto français sur l’intégration de la Macédoine du Nord et de l’Albanie. Il est probable que ces quatre États ne militent pas en faveur de l’intégration de l’Écosse au projet européen, et au contraire s’y opposent, par peur de raviver la flamme autonomiste au sein de leur territoire. Si le divorce entre Londres et Edimbourg ne garantit pas une intégration au projet européen, une partie des électeurs écossais pourrait se montrer prudent sur la question sécessionniste.

De plus, l’Écosse ne répond pas pour l’heure aux critères pour intégrer l’Union européenne. Alors que le traité de Maastricht exige un déficit budgétaire inférieur à 3% de son produit intérieur brut (PIB), celui de l’Écosse s’élève à 7,2%. Plus généralement, une indépendance écossaise au vu d’une intégration au projet européen soulève de nombreux problèmes. Si l’Écosse réussit à accéder à son indépendance et dépose une candidature pour intégrer l’UE, elle devra, pendant la période de transition, battre une nouvelle monnaie pour remplacer la livre sterling, restructurer son économie pour correspondre aux critères d’adhésion, ainsi que renégocier un accord avec son voisin du sud et avec le reste du monde. Eliot Wilson, ancien greffier de la commission des affaires écossaises de la Chambre des communes et partisan d’une Écosse indépendante avouait à demi-mot que les différents scénarios pour réintégrer l’Union n’étaient pas crédible à l’heure actuelle.

 

Un moyen de pression pour obtenir des garanties

Ainsi, l’indépendance écossaise semble difficilement envisageable dans un futur proche. Nicola Sturgeon, qui a toujours mis un point d’honneur à organiser un nouveau référendum avec l’aval de Westminster pour éviter une situation similaire à celle en Catalogne en 2017, se trouve ainsi les poings liés. Boris Johnson a toujours refusé l’organisation d’un nouveau scrutin sur l’autodétermination de l’Écosse, expliquant que ce genre de référendum ne peut avoir lieu qu’une seule fois par génération. Nicola Sturgeon espère ainsi obtenir une majorité absolue aux élections parlementaires de 2021 pour continuer à faire pression sur Westminster. Néanmoins, seul le Parlement de Westminster possède la prérogative d’organiser un référendum sur les questions d’indépendance. Dans ce contexte, la confortable majorité du parti conservateur laisse à penser que l’organisation d’un deuxième référendum est peu probable.
L’indépendance de l’Écosse serait une forte défaite pour le parti conservateur. Tout d’abord, le Royaume-Uni perdrait une de ses quatres nations et notamment la deuxième plus riche après l’Angleterre. De plus, Boris Johnson s’inspire de la tradition thatchérienne du Royaume-Uni : l’unité du pays est un point primordial dans la politique du ​Ten. La Dame de Fer est ainsi reconnue pour sa gestion de la crise des Malouines et de l’Irlande du Nord, qui a évité l’éclatement du royaume. Si l’Écosse devait obtenir son indépendance, Boris Johnson devrait porter cet échec qui pourrait fragiliser une partie de son électorat.
La stratégie de Nicola Sturgeon sur le court-terme n’est pas l’indépendance, qui ne semble pas atteignable dans les années à venir. L’objectif est avant tout politique : en agitant le chiffon rouge sécessionniste, l’Écosse estime pouvoir obtenir des concessions de la part de Londres, notamment sur les thèmes de la décentralisation, la défense des services publiques ou les futures relations britanno-européennes. Alors que Boris Johnson semble favorable à une dérégulation de l’économie outre-Manche pour pouvoir gagner en compétitivité par rapport aux 27, le SNP a d’ores et déjà exprimé son refus de niveler les normes écossaises vers le bas. Dans ce contexte de bras de fer entre Westminster et Holyrood, le statu-quo sur l’indépendance de l’Écosse semble ainsi être l’option la plus probable dans les années qui viennent.

1 – https://www.bbc.com/news/uk-scotland-44208691

2 – Scottish Government. « Export Statistics Scotland 2016 » (PDF)

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