Isoler Trump

 Par Jean-Yves Haine, professeur à l’ILERI et chercheur à l’IFRI

 

            En 2003, lorsque l’administration Bush était résolue à envahir l’Iraq, la dispute transatlantique fut profonde mais brève d’abord parce que les divisions en Europe étaient tout aussi sinon plus intenses, ensuite parce que l’Iraq ne représentait pas un intérêt stratégique important pour les Européens. En 2014, au début de la crise ukrainienne, le sous-secrétaire d’État pour l’Europe, Victoria Nuland, voulut répondre à l’intrusion russe par une riposte américaine significative et au besoin unilatérale. Dans une conversation téléphonique enregistrée par les Russes, -et largement diffusée par leurs soins-, le message aux Européens réticents et soucieux d’éviter l’escalade avait été sans ambiguïté : « F… Europe ». La crise fut réelle mais également brève, d’abord parce que le Président Obama désavoua son sous-secrétaire d’État, et ensuite parce que les Européens, -Français, Allemands et Russes-, engagèrent des négociations, -le processus de Minsk-, pour limiter l’intensité du conflit. La décision du Président Trump de sortir unilatéralement les États-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien s’inscrit dans cette déjà longue liste d’actions américaines où les Alliés européens n’exercent à Washington aucune influence, et ne reçoivent aucune considération. Comme à chaque fois, on a assisté au ballet diplomatique d’Européens plaidant leur cause à Washington, -Macron en grande pompe, Merkel en rapide tête à tête, Johnson à la télévision. Pour tous, les efforts furent vains et l’humiliation complète.

 

Pour autant, la décision de Trump est d ‘une autre nature que l’arrogance impériale de Bush ou le mépris insultant de Nuland. Elle représente un acte non seulement inamical mais surtout hostile. Un allié est supposé prendre en compte en tout ou en partie les intérêts de ses partenaires. Un rival peut exprimer son désaccord et s’en tenir à afficher sa différence. Un ennemi marque sa divergence par l’opposition, la menace et l’action contre les intérêts de ses compétiteurs. Parce qu’elle inclut des sanctions secondaires, la décision du Président Trump appartient sans ambiguïté à la dernière catégorie. Car outre le retrait unilatéral et illégal des États-Unis du traité, la décision contient une menace contre les investissements et activités des entreprises qui commercent avec l’Iran, et au premier chef, les entreprises allemandes et françaises qui ont le plus investi dans l’économie iranienne, en application des accords JCPOA. Ce collatéral n’est pas fortuit, il est délibérément contraire aux intérêts européens.

 

Il serait futile et vain de rechercher les causes de cette décision. Trump ignore avec constance et fierté la raison et le raisonnement stratégique au profit de la déraison et du cynisme politique. Dans cette dernière catégorie, on trouvera pêle-mêle l’entêtement irresponsable d’un Prince isolé, l’arrogance coupable d’un président qui se croit omniscient, et une détermination enragée d’inverser les acquis et de détruire les succès de son prédécesseur. Dans ces conditions, les tentatives de persuasion étaient vouées à l’échec.

 

Quelles sont désormais les options possibles pour les Européens ? L’intérêt prioritaire de l’Europe est de préserver ce qu’il reste de l’accord, en particulier de persuader l’Iran de renoncer à la poursuite de l’arme nucléaire. Toute reprise du programme nucléaire iranien serait un élément déstabilisateur dans la région et accroitrait les risques de confrontations, notamment avec Israël. Au-delà du seul cas iranien, le principe général de la non-prolifération est en jeu, et sa remise en cause représenterait non seulement une grave atteinte à la sécurité internationale mais aussi une diminution conséquente du rang et du statut de la France dans le monde.

 

Mais convaincre l’Iran ne sera pas facile. Il y a tout d’abord un impératif d’unité : entre Européens d’abord, -ce qui ne semble pas représenter un problème à l’heure actuelle entre les 3 signataires européens et le reste des membres de l’Union ; avec la Chine et la Russie ensuite où certaines concessions seront certainement nécessaires, influence russe accrue, compensations financières chinoises. Ensuite, il s’agira de compenser les pertes économiques iraniennes, et la facture risque d’être considérable : les entreprises européennes subissent de plein fouet le chantage Trump et pour ne pas s’exclure du marché américain, elles seront tentées ou même forcées de se retirer d’Iran. Les compensations financières, sans même mentionner une hausse du prix du pétrole-, seront conséquentes au moment même où l’économie iranienne est en crise. Le taux de chômage des jeunes diplômés reste élevés, 36% chez les hommes, 50% chez les femmes. Les investissements restent insuffisants et l’ouverture économique promise par Rohani reste trop limitée pour avoir un effet positif sur le chômage et le niveau de vie. Bien entendu, les partisans de l’orthodoxie sortent renforcés de la décision américaine. Enfin, il faudra convaincre l’Iran de ne pas tirer un bénéfice trop élevé du maintien de son adhésion au JCPOA. Le prix demandé par Téhéran pourrait vite dépasser les seules compensations économiques et inclure une dimension sécuritaire et géopolitique, – influence accrue en Syrie, en Iraq et au Liban. Par ailleurs, il sera difficile sinon impossible d’obtenir des concessions supplémentaires de la part des Iraniens, notamment sur les missiles, précisément parce que la violation du Traité ne fut pas iranienne mais américaine, ensuite parce qu’elles seront perçues comme une renégociation implicite.

 

La marge de manœuvre des Européens est donc étroite. Mais après les déclarations prudentes des dirigeants iraniens, une fenêtre d’opportunité existe. Et elle constitue la meilleure manière de désamorcer les risques de conflits dans la région.

 

Et d’isoler l’administration Trump.

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