Iran, nouvel Iraq ?

Par Jean-Yves Haine, Professeur à l’ILERI

 

L’administration Trump a délibérément et arbitrairement provoqué la crise actuelle avec l’Iran. Il est plus que temps de retrouver un peu de raison et de sens stratégique pour éviter un conflit dont les conséquences seraient désastreuses pour tout le monde.

 

Il y a un peu plus d’un an, les Etats-Unis se retiraient de l’accord international sur le nucléaire iranien, -le Joint Comprehensive Plan of Action JCPOA-, et instaurait un nouveau régime de sanctions contre Téhéran. Cette décision unilatérale, et injustifiée au regard des obligations du Traité respectées par l’Iran, plaçait les Européens dans une posture délicate : d’abord parce que les sanctions secondaires frappaient durement leurs intérêts commerciaux et diplomatiques, ensuite parce que l’Europe se retrouvait seule, -et largement démunie-, pour garantir l’effectivité du régime de non-prolifération instauré par l’accord. Depuis, Washington a multiplié les déclarations agressives et les actions coercitives à l’encontre de l’Iran, une politique de « pressions maximales », son titre officiel à la Maison Blanche. Ces derniers jours, d’autres mesures sont encore venues s’ajouter à une liste déjà longue. La situation entre les deux pays, traditionnellement tendue, est de plus en plus critique, elle risque de devenir intenable.

Le 08 avril, Washington plaçait le corps des Gardiens de la révolution islamique, -les Pâsdârân-, sur la liste officielle des organisations terroristes, un geste sans précédent: jamais un dirigeant n’avait désigné une branche officielle d’une armée nationale comme faction terroriste. Le 22 avril, Washington décidait de ne pas renouveler les exemptions accordées à la Chine, l’Inde et d’autres pays pour les achats de pétrole iranien. L’objectif selon le secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères M. Pompeo est de réduire les exportations iraniennes jusqu’à zéro. D’autres sanctions ont été décidées à l’encontre des producteurs d’aluminium, acier et cuivre, l’industrie des métaux compte pour près de 10% des exportations iraniennes. Le 03 mai, l’administration Trump décidait de révoquer deux exemptions qui permettaient aux Iraniens de stocker une partie de leur production d’eau lourde à Oman et d’exporter leur uranium faiblement enrichi vers la Russie. L’objectif était de forcer les Iraniens à négocier une limite de production plus basse, ou de les contraindre à violer l’accord de 2015. Le 06 mai, le Pentagone annonçait l’envoi d’un groupe de combat aéronaval comprenant le porte avion Abraham Lincoln et un groupe de bombardiers, y compris des B-52. Même si ce type de déploiement est somme toute assez banal, – l’envoi de l’Abraham Lincoln pour le Golfe était décidé depuis plus d’un mois-, John Bolton, le conseiller spécial pour la sécurité de la Maison-Blanche, semble avoir précipité son départ, citant des « nouvelles menaces iraniennes », apparemment les renseignements israéliens soupçonnaient des actions hostiles dans le Golfe. Le 10 mai, furent adjointes des forces additionnelles : l’Arlington, transporteur de troupes avec des éléments du Corps expéditionnaire des 22ème Régiment de Marines, des engins amphibies et barges de débarquement et une batterie de missiles Patriot visant à protéger un éventuelle manœuvre terrestre.

Face à ces intimidations et ces provocations, la réponse iranienne fut jusqu’à présent remarquablement mesurée. Téhéran a décidé de ne plus limiter ses réserves d’eau lourde et d’uranium faiblement enrichi, ce qui constitue plutôt un aménagement de l’accord au regard des mesures américaines, plutôt qu’à un retrait pur et simple. Le Président Rouhani a part ailleurs souligné à quel point la pression interne des conservateurs mais aussi une partie de la population poussait non seulement pour un départ de l’accord JCPOA, mais aussi pour un retrait du Traité de non-prolifération. Le dirigeant iranien a surtout demandé aux Européens de tenir leur promesse. Jusqu’à présent, le mécanisme de substitution qui permet aux entreprises de contourner les sanctions américaines, – l’instrument s’appelle Instex, il a été mis en place par les Français, Allemands et Britanniques en janvier-, se limite aux produits humanitaires et n’est toujours pas opérationnel. Le Conseil suprême de la sécurité nationale iranienne a donné soixante jours aux pays restant parties de l’accord, -les Européens, la Chine et Russie-, pour « rendre opérationnels leurs engagements en particulier dans les secteurs pétrolier et bancaire », sinon l’Iran renoncera à appliquer l’accord. Il y a trois jours, plusieurs pétroliers ont été endommagés à Fujairah, dans les Emirats, -juste en dehors du Détroit d’Ormuz-, et un terminal d’Aramco dan le Nord de la Mer Rouge a subi une attaque de drone. Ces incidents, -les Etats-Unis tiennent l’Iran pour responsable-, alimentent encore les tensions dans la région qui n’en manquent pourtant pas.

Derrière cette campagne de pressions maximales, que cherchent les Américains ? Plusieurs interprétations sont envisageables. Il y a tout d’abord la gesticulation tapageuse à la fois diplomatique et militaire, qui vise à rassurer les Israéliens et les Saoudiens que la puissance iranienne est sous contrôle et que sa capacité de nuisance demeure limitée. Pour Trump, c’est un bon moyen de faire oublier le fiasco nord-coréen, l’échec commercial avec la Chine et ses déboires avec le Congrès. Ensuite, cette campagne cherche à forcer les Iraniens à renégocier l’accord de 2015. On connaît la détestation du Président Trump pour cet accord dont l’architecte principal fut son prédécesseur, et toute tentative pour le modifier lui semble bonne à prendre. Ces intimidations n’ont aucune chance de succès: les Iraniens ont fait savoir qu’ils n’étaient pas question de revenir à la table des négociations, que les obligations du Traité sont respectées, -ce que confirmera l’agence de Vienne prochainement-, et que ce sont les Américains qui ont agi illégalement. Troisième possibilité, les Etats-Unis veulent déstabiliser l’Iran, diplomatiquement et économiquement, pour y entraîner un changement de régime. Si la situation économique est effectivement précaire et si une partie importante de la population ressent durement les privations, les sanctions actuelles suscitent un ralliement patriotique autour de la cause et du prestige national, et ne bénéficient politiquement qu’aux éléments les plus radicaux du régime. Outre que les changements politiques sont avant tout des velléités internes, la politique actuelle de pressions maximale est à l’exacte opposée de ce qui devrait être engagé : l’assouplissement politique est une affaire d’encouragements et non de coercitions ; d’engagements et non d’embargo ; de dialogues et non de diktats.

Quatrièmement, Washington veut contenir la puissance régionale iranienne. Il ne s’agit plus ici de la stricte question nucléaire, mais bien de la capacité d’influence de Téhéran dans la région, via des groupes paramilitaires tels que les brigades Badr en Iraq, le Hezbollah au Liban et le Hamas à Gaza. Trump a clairement choisi le camp des Saoudiens et des Israéliens dans la radicalisation croissante des forces au Moyen-Orient, il considère désormais que l’Iran est l’ennemi principal des Etats-Unis dans cette région. La démonstration de force vise à rappeler que Washington entend limiter et restreindre le rayon d’influence de Téhéran. Selon Brian Hook, le représentant spécial pour l’Iran au Département d’Etat, « ce régime ne comprend que la menace militaire, la pression économique et l’isolation diplomatique. Sans ces éléments, l’Iran ne changera pas de comportement ». Avec ces éléments, il est plus que probable que l’Iran au contraire radicalise sa position, se cherche des Alliés, -la Russie est toute prête-, et passe davantage à l’offensive.

Enfin, dernier scénario, Washington cherche un prétexte pour déclencher les hostilités contre l’Iran. En forçant Téhéran à rejeter l’accord nucléaire, en multipliant les provocations, en exagérant la menace qu’il représente, les Etats-Unis pourront en découdre avec l’Iran. Dès qu’il y aura manquement manifeste aux obligations du Traité, les Européens, en particulier les Britanniques et les Français, ne pourront que soutenir, même du bout des lèvres, une guerre préventive américaine. Le précédent est bien connu, et la distribution des acteurs est familière. En 2002, l’un des principaux architectes de l’invasion irakienne était John Bolton. Ce néo-conservateur fut aussi l’un des grands manipulateurs des services de renseignements, déformant les informations, ignorant les indices contradictoires, exagérant les menaces. On aurait pu espérer que le fiasco irakien aurait définitivement compromis la position de ce faucon, ou du moins cantonné sa carrière politique à un rôle mineur de consultance en province. Mais non seulement les ardeurs belliqueuses de Bolton ne se sont pas calmées, -« Pour empêcher la bombe iranienne, bombardons l’Iran » avait-il écrit en 2015 dans le New York Times-, mais son influence politique est aujourd’hui à son diapason. Conseiller spécial du Président pour la sécurité, il a désormais champ libre et accès direct à la Présidence, et ce d’autant plus que les responsables plus modérés et plus diplomatiques, comme James Mattis, ont désormais quitté le navire Trump.

Ce scénario est le plus inquiétant, il est aussi le plus incohérent. Parmi les facteurs particulièrement déstabilisateurs, outre l’obsession iranienne de Bolton, la personnalité du Président américain doit être soulignée. Comme il a été, hélas, amplement démontré à plusieurs reprises, l’une des caractéristiques majeures du Président est sa psychorigidité, doublée d’une certitude d’avoir toujours raison et d’une confiance en soi illimitée. Ces traits favorisent d’abord les jugements hâtifs et les décisions prématurées ; ils provoquent ensuite la persistance dans l’erreur et excluent toute flexibilité et remise en cause ; ils ignorent enfin la posture et les intentions de l’adversaire. Du côté iranien, la concurrence entre la Présidence de la République, les gardiens de la Révolution et le leader suprême complique la lisibilité des responsabilités et des décisions. L’escalade actuelle radicalisent les positions, diminuent les options, restreint les choix et clôt les portes de sorties. Les risques de conflagration augmentent avec l’inflexibilité réciproque des parties. Par ailleurs, au-delà des personnalités en présence, les canaux de communications directes entre les deux pays sont quasi inexistants, multipliant encore les risques d’erreurs, les mauvaises interprétations, et les accidents.

La pression américaine actuelle est donc extrêmement risquée, elle aussi la plus stratégiquement absurde. Tout d’abord, comme l’avait si bien souligné Th. Schelling, dans les confrontations stratégiques à caractère asymétrique, les carottes sont souvent bien plus efficaces que les bâtons. La dissuasion ne se base pas seulement sur la coercition, la punition n’est pas le seul ressort de la persuasion. Ce fut le pari de Barack Obama de privilégier le dialogue pour des résultats qui n’étaient certes pas parfaits mais qui, sans nul doute, allaient dans la bonne direction. Ensuite, et surtout, les Etats-Unis, en optant pour une guerre préventive, risquent de favoriser sinon la fabrication prématurée, du moins l’acquisition rapide d’un arsenal militaire, y compris nucléaire, de la part des Iraniens. Car, dans les cendres d’une défaite inévitable contre les Etats-Unis, les Iraniens n’auront de cesse que d’acquérir les moyens d’éviter à nouveau une défaite et de chercher tous les moyens pour dissuader leur prochain adversaire : seule l’arme nucléaire leur donnera cette assurance. Battre militairement les Iraniens, -une proposition bien plus couteuse que les arsenaux en présence ne le suggèrent-, n’aura à moyen terme qu’une conclusion inévitable : l’Iran se dotera de la bombe atomique. Bombarder l’Iran, Mr. Bolton, c’est créer les conditions inévitables d’un Iran nucléaire.

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