Afrique du Sud, Ramaphosa ou le chaos ?

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 Par François Lafargue
Docteur en Géopolitique et Docteur en Science Politique,  en charge du cours de Géopolitique des Puissances émergentes à l’ILERI

 

En février 2018, Jacob Zuma a démissionné de la présidence de l’Afrique du Sud, une fonction qu’il exerçait depuis mai 2009. Depuis plusieurs mois, Jacob Zuma avait perdu la confiance de l’opinion publique et d’une majorité des élus de son parti, le Congrès national africain (ANC). Cyril Ramaphosa, qui était le vice-président est devenu le nouveau chef de l’État jusqu’au prochain scrutin législatif[1] qui doit se tenir au printemps 2019.

 

Jacob Zuma : un triple échec

 

La mandature du président Jacob Zuma a été très décevante avec peu de résultats tangibles dans la lutte contre le chômage et la criminalité, les deux principales préoccupations de l’électorat.

 

  • L’économie du pays pâtit du ralentissement de la demande en matières premières, notamment en Chine et en Inde (qui sont la destination de près de 15 % des exportations du pays) et de la baisse du cours de certains minerais comme le fer et le charbon[2]. Entre 2010 et 2016, la croissance économique a été particulièrement faible, entrainant une forte progression du chômage[3] (23 % de la population active en 2009, contre 28 % actuellement). L’économie sud-africaine souffre d’un manque de main-d’œuvre qualifiée et de coûts salariaux peu compétitifs, comparés à ceux des pays riverains de l’océan Indien comme le Bangladesh. Un handicap dans certains secteurs industriels comme le textile. Les progrès sociaux restent minces, et les indicateurs statistiques sanctionnent cette dégradation, puisqu’en termes d’indice de développement humain, l’Afrique du Sud est passée du 89e rang en 1995 au 116e, vingt ans plus tard.

 

  • La criminalité n’a connu aucun fléchissement avec autant de meurtres et d’assassinats perpétrés en 2017 (18 000), que dix ans plus tôt, sous la présidence de Thabo Mbeki. Le nombre des armes à feu en circulation, l’éclatement de la structure familiale (seul un enfant sur trois vit avec ses deux parents biologiques, une situation provoquée notamment par les décès liés au sida) et les inégalités exacerbent cette violence. Les meurtres sont souvent liés à des règlements de compte entre organisations criminelles pour le contrôle du trafic de stupéfiants. Une action déterminée des pouvoirs publics comme celle engagée au Brésil dans les favelas, permettrait de lutter plus efficacement contre la violence (le recours à l’armée, puis le déploiement permanent de forces de police, mais aussi l’amélioration des conditions de vie de la population). Déjà la justice ne fait plus preuve d’autant de clémence que dans les premières années de liberté. L’Afrique du Sud a l’un des taux d’incarcération les plus élevés au monde parmi les nations démocratiques (286 prisonniers pour 100 000 habitants contre 102 en France).

 

  • Jacob Zuma est surtout critiqué pour avoir mis en péril les institutions de la jeune démocratie sud-africaine. De manière prémonitoire, en décembre 2007, Mgr Desmond Tutu, l’une des consciences morales du pays, avait appelé l’ANC en des termes sévères, à ne pas désigner à sa tête un candidat « dont les militants pourraient avoir honte ». Cette mise en garde vis-à-vis de Jacob Zuma jugé démagogique, peu au fait des réalités économiques semble rétrospectivement plutôt légitime. Plusieurs scandales ont contribué à le rendre impopulaire, notamment les travaux d’agrandissement et de rénovation de sa résidence à Nkandla, jugés trop dispendieux et guère justifiés. Son népotisme et les frasques des membres de sa famille sont régulièrement dénoncés par la presse, tout comme ses manœuvres pour freiner les enquêtes le concernant. Thuli Madonsela, la médiatrice de la République (protector public) entre 2009 et 2016, qui s’est distinguée par sa pugnacité, dans les enquêtes de corruption[4] concernant l’ANC, a été l’objet de nombreuses menaces. Jacob Zuma a pris soin de nommer en octobre 2016, un successeur plus accommodant, qui déclarait peu après sa nomination que sa priorité ne serait pas la lutte contre la corruption. La justice sud-africaine s’intéresse aux liens personnels étroits entretenus entre le président Zuma et trois hommes d’affaires d’origine indienne, les frères Gupta. Leur influence auprès de Zuma, leur aurait permis d’obtenir plusieurs marchés publics dans des conditions très discutables et de peser sur certaines décisions politiques majeures, comme la nomination de ministres et présidents d’entreprises publiques. En politique étrangère, l’aura de l’Afrique du Sud s’est fortement étiolée, incapable de définir un cap clair dans sa diplomatie, tiraillée entre la fidélité à ses alliés à l’époque de la lutte contre l’apartheid, comme Fidel et Raul Castro ou Robert Mugabe et un nécessaire pragmatisme qui implique des positions plus modérées.

 

Néanmoins certains points positifs méritent d’être relevés comme les efforts engagés (même tardivement) dans la lutte contre l’épidémie de sida, qui ont permis aujourd’hui de mettre à disposition de près de 90 % femmes enceintes des traitements antirétroviraux. Rappelons que plus de six millions de personnes séropositives sont recensées dans le pays.

 

Le Congrès national africain, souffre de l’usure naturelle du pouvoir et n’apparait plus comme le mouvement qui avait mené le long combat contre l’apartheid. Près d’un électeur sur deux est né après la libération de Nelson Mandela (1990). Lors du scrutin législatif de mai 2014, qui a permis la réélection de Jacob Zuma au poste de Président de la République, le résultat de l’ANC était apparu un peu inespéré, puisque le mouvement parvint à recueillir 62,1 % des suffrages contre 65,9 % en 2009. Jacob Zuma avait obtenu une grande partie des suffrages des électeurs zoulous, et avait pu compter sur le dévouement de milliers de militants, qui n’hésitèrent pas à recourir à des pratiques clientélistes, comme la distribution de colis alimentaires ou l’attribution de subventions publiques.

 

Mais l’échec de Jacob Zuma est surtout celui de ne pas avoir choisi clairement une ligne idéologique. Lors de son élection en 2009, l’homme promettait de mener une politique économique moins conciliante à l’égard du patronat, une critique qui avait amené son prédécesseur, Thabo Mbeki à la démission en septembre 2008. Pourtant sur des dossiers essentiels comme la question de la redistribution des terres agricoles ou la mise en valeur des réserves des gisements de gaz de schiste[5], Jacob Zuma a surtout fait preuve d’une constante hésitation.

 

Cet attentisme a contribué au succès électoral d’un jeune mouvement noir professant des idées radicales, Les Combattants économiques de la liberté (Economic Freedom Fighters ou EFF) fondé en 2013 par Julius Malema, un ancien membre de l’ANC, exclu à cause de ses critiques outrancières à l’égard des dirigeants du pays et de la minorité européenne. J. Malema jouit d’une certaine popularité dans les quartiers pauvres grâce à ses discours violents et à ses appels à engager une politique économique résolument socialiste. Julius Malema avait qualifié Cyril Ramaphosa, de « nouveau Boer », pour dénoncer à ses yeux la trahison de ses idéaux révolutionnaires et dépeint l’ANC comme le « Congrès national des criminels ». L’EFF a obtenu 6,3 % des suffrages au scrutin législatif de mai 2014, puis 8,2 % aux élections municipales deux ans plus tard, au détriment principalement de l’ANC. L’EFF obtient ses meilleurs résultats dans les provinces du Limpopo et du Nord-ouest. L’EFF réunit les voix de populations noires particulièrement démunies, qui souvent vivent dans les anciens bantoustans constitués à l’époque de l’apartheid. Issus de minorités ethniques comme les Tswanas, ces électeurs ne bénéficient pas autant de réseaux de soutiens que les Zoulous ou les Xhosas.

 

Le Retour de Cyril Ramaphosa 

 

Les élections municipales en Afrique du Sud, qui se sont tenues en août 2016, ont constitué un revers assez prévisible pour l’ANC, et un sérieux avertissement. Si l’ANC obtient encore la majorité des suffrages des électeurs (53,9 %), il s’agit ici de son plus piètre résultat. Le recul est incontestable et prend une dimension symbolique, puisque la moitié des huit grandes métropoles du pays, Johannesburg, Tshwane, Le Cap et Nelson-Mandela Bay sont maintenant gérées par l’opposition parlementaire, l’Alliance démocratique et ses alliés.

 

Cyril Ramaphosa incarne la génération des combattants contre l’apartheid (il fut incarcéré à deux reprises dans les années 1970, à cause de ses activités politiques et syndicales), puis il prit une part active aux négociations institutionnelles dans les années 1990. Sa proximité avec les élus lui permit en quelques années de bâtir un empire industriel, le groupe Shanduka (présent dans de nombreux secteurs d’activités comme les télécommunications et la distribution d’énergie), faisant de lui l’une des premières fortunes d’Afrique du Sud. Resté populaire parmi les militants, car non comptable des turpitudes et des échecs de Jacob Zuma, Cyril Ramaphosa fut élu en décembre 2012, vice-président de l’ANC, puis en mai 2014, il devint le vice-président de l’Afrique du Sud. Un ticket souhaité par Jacob Zuma, permettant de rassurer les milieux d’affaires, mais aussi de neutraliser un adversaire potentiel. Encouragé par plusieurs parlementaires, en décembre 2017, Cyril Ramaphosa choisit de se porter candidat à la tête de l’ANC et est élu avec une courte majorité, contre l’une des anciennes épouses de Zuma, Nkosazana Dlamini-Zuma. Quelques semaines plus tard, Jacob Zuma conscient que ses principaux soutiens parlementaires faiblissaient, décidait de démissionner plutôt que de subir l’humiliation d’une motion de défiance.

 

Quels scénarios ?

 

Le prochain scrutin législatif sera déterminant pour l’avenir du pays et trois hypothèses se dessinent :

  • L’ANC sous l’impulsion de Cyril Ramaphosa parvient à conserver la majorité des sièges à l’Assemblée nationale, et il mène une politique économique d’orientation plutôt libérale, tout en donnant des gages symboliques à l’électorat noir le plus virulent.
  • Le mouvement EFF empêche l’ANC d’obtenir la majorité absolue. Cyril Ramaphosa peut décider de s’effacer pour laisser la place à une coalition très marquée à gauche. Une hypothèse qui risque d’inquiéter les investisseurs étrangers et de mener l’Afrique du Sud vers une impasse (avec une confiscation des terres agricoles qui sont la propriété des Européens, et la nationalisation des entreprises minières).
  • L’ANC n’obtient pas la majorité absolue, mais ses résultats restent honorables (entre 40 % à 45 % des suffrages). Cyril Ramaphosa pourrait être tenté, lui qui fut l’artisan des négociations institutionnelles en 1991, d’ouvrir son gouvernement à l’opposition, l’Alliance démocratique (AD). A sa fondation en 2000, cette formation rassemblait principalement l’électorat blanc, mais elle a su élargir son électorat, en s’adressant à la classe moyenne du pays, lassée de la gestion calamiteuse de l’ANC. Depuis 2015, l’Alliance démocratique est dirigée par un élu du Gauteng, Mmusi Maimane, dont l’épouse est blanche. En dépit de ce profond aggiornamento, l’Alliance démocratique ne parvient pas à canaliser davantage le mécontentement. Sans doute, de nombreux électeurs noirs n’envisagent pas encore de voter pour la même formation que les Européens. L’AD ne parvient pas non plus à rivaliser avec le maillage militant de l’ANC, construit patiemment depuis plusieurs décennies. Si la perspective d’une victoire de l’Alliance démocratique au prochain scrutin législatif n’est pas l’hypothèse la plus probable, un gouvernement de coalition est envisageable, pour tenter de sauver la réconciliation nationale.

 

 

[1] Les institutions du pays le classent parmi les régimes semi-présidentiels. Le pouvoir exécutif est détenu par le président de la République qui assume également le rôle de chef du gouvernement. Mais ses prérogatives sont limitées par le Parlement. Élu par l’Assemblée nationale, le président peut être contraint de démissionner par une motion de défiance, votée à la majorité simple (article 102). De même, le chef de l’État ne peut dissoudre l’Assemblée que sur proposition des députés.

[2] Les exportations de l’Afrique du Sud sont aux 2/3 constituées de matières premières. Le prix du minerai de charbon sur les marchés asiatiques a baissé en moyenne de 30 % depuis 2010, à cause notamment des mesures prises en faveur de la réduction des émissions de gaz à effets de serre et du développement de l’extraction de gaz de schiste en Chine.

[3] Données du FMI. Ce chiffre masque de profondes disparités puisque près de 40 % de la population noire est sans emploi, contre 8 % pour les Européens.

[4] Elle est l’auteur d’un rapport minutieux et accablant sur les pratiques de népotisme du président Zuma, publié en octobre 2016, State of capture, consultable à l’adresse suivante : http://www.sahistory.org.za/archive/state-capture-report-public-protector-14-october-2016

[5] François Lafargue , « Afrique du Sud : Les enjeux du gaz de schiste », VertigO – la revue électronique en sciences de l’environnement mis en ligne le 14 octobre 2016, URL : http://journals.openedition.org/vertigo/17816

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