Il y a 30 ans, la chute du Mur – Les occasions perdues de 1989

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Par Jean-Yves Haine, professeur à l’ILERI

 

Le traité de paix est un exercice de compositions diplomatiques que l’on croit pérenne mais qui reste éphémère ; on envisage une paix perpétuelle, elle n’est que transitoire, on pense le règlement final, il n’est que provisoire. Souvent, les protagonistes sont convaincus de bâtir dans la durée mais toujours, par nature, par dessein ou par inadvertance, les fondations sont chancelantes, les charpentes viciées et les structures fragiles. Les relations internationales sont ainsi régulièrement scandées de règlements « définitifs » de questions générales ou particulières -question d’orient, question allemande-, qui, tels les seconds mariages, trahissent la victoire provisoire de l’espérance sur l’expérience. Les accords de Paris qui ont entériné la fin de la guerre froide ne dérogent pas à la règle. Dans cet exercice perpétuel de désenchantement, il y eut, de part et d’autre de l’Atlantique, des décisions plus néfastes que d’autres, même si la bonne foi fut toujours présente.

 

L’illusion rétrospective de la fatalité ne doit pas occulter le caractère totalement imprévisible et imprévu de la chute du Mur, point culminant des « révolutions de velours », -si douce contradiction de ces termes, si bienveillant tournant de l’histoire-, qui secouaient depuis des mois les pays de l’Europe centrale. Si, au milieu des années 1980, on avait demandé aux experts, à l’Est comme à l’Ouest, de se prononcer sur une éventuelle fin de l’antagonisme américano-soviétique, un petit nombre d’entre eux se serait peut-être risqué à pronostiquer la fin de la guerre froide, aucun n’aurait osé imaginer le scénario de son dénouement tel qu’il s’est effectivement déroulé durant l’hiver 1989. On avait pensé la guerre froide permanente, -certains l’avaient surnommé la longue paix-, d’autres avaient imaginé sa fin dans un apocalypse nucléaire, -‘s’il reste deux Américains, mais un seul Soviétique, on a gagné’, avait dit Herman Kahn-, personne n’avait envisagé le déclin soudain et la dilution pacifique de l’empire soviétique.[1] La chute du Mur prit donc tout le monde de court, y compris les Allemands eux-mêmes. Les chancelleries coururent après les évènements, les plans échafaudés le lundi étaient obsolètes le mardi, les transitions décennales devenaient à peine hebdomadaires, les réunions au sommet se multipliaient mais la rue dictait l’agenda. La diplomatie de cette période relève donc plus de l’improvisation et de la gestion de crise que celle du Congrès de Vienne ou du Traité de Versailles. Pour autant, en dépit des incertitudes, les intérêts nationaux furent identifiés et, à l’Ouest, largement satisfaits.

 

Lorsque le président américain Georges H. Bush, découvrit les premières images de la chute du Mur de Berlin, à la fois stupéfait et enthousiaste, il confia à ses conseillers :“Si les Soviets laissent tomber les Communistes en Allemagne de l’Est, alors ils sont sérieux, plus sérieux que je ne le pensais”.[2] Si le Président américain fut réticent à prendre les intentions et les réformes de Gorbatchev au sérieux, il fut parallèlement très soucieux de ne rien concéder aux Russes sans garantie et de préserver la suprématie des États-Unis. Si les Russes étaient prêts à négocier, c’est précisément parce que durant la première partie des années 1980, Washington avait démontré sa force et l’Alliance atlantique son unité, notamment sur la question des missiles nucléaires en Europe. Baisser la garde semblait inapproprié et dangereux. En particulier, la réunification allemande que le Président Bush soutenait, devait se réaliser mais uniquement dans le cadre atlantique. Une Allemagne unie dans une OTAN préservée, telle fut la condition américaine au règlement de la fin de la guerre froide en Europe. Préserver une Alliance dont la raison d’être, la menace militaire soviétique, disparaissait tous les jours un peu plus sous les yeux des négociateurs, pouvait sembler une demande symbolique et inoffensive. Mais Washington savait ce que cela représentait pour Moscou le pire cauchemar des Soviétiques. Comme le confia le ministre des affaires étrangères Edward Chevardnadze, « nous avons un problème avec l’Alliance atlantique… la maintenir avec l’Allemagne unie en son sein vous transforme en vainqueurs et nous en vaincus ».[3] Tel était précisément l’objectif américain : les États-Unis voulaient gagner la guerre froide, pas négocier une nouvelle détente.

 

Lorsque Washington quelques années plus tard décida d’élargir l’Alliance au pays de l’Europe centrale, l’OTAN devint le véhicule privilégié de l’influence américaine en Europe. L’Alliance se présentait certes comme un cercle inoffensif de démocraties pacifiques, mais s’entendait à Varsovie, Budapest ou à Prague, comme un outil militaire indispensable à leur sécurité contre Moscou. Cette expansion, -qu’elle fut une trahison des engagements pris en 1989 ou au contraire une mesure légitime[4]-, modifia cependant le statut quo européen, entraina un classique dilemme de sécurité et renforça encore davantage l’aliénation stratégique de la Russie. Et lorsqu’en 1999, Washington décida d’engager l’Alliance atlantique dans une opération humanitaire au Kosovo que l’ONU jugea illégale, l’OTAN devint immanquablement aux yeux de Moscou une alliance militaire ennemie qu’il fallait contenir, stopper et combattre. Si la décision du maintien de l’Alliance en 1989 ne détermine certes pas celle de son élargissement, ni celle de son emploi en 1999, elle les rend néanmoins possible. Si rien de tout cela ne justifie le comportement russe une décennie plus tard en Géorgie ou en Ukraine, parmi les causes profondes de l’animosité russe, il ne faut pas sous-estimer l’inégalité des termes de 1989, termes qui traduisaient la victoire « absolue et sans équivoque » des préférences américaines.[5]

 

Si avec la chute du Mur, les Américains préparaient leur victoire définitive contre le communisme et célébraient l’avenir global du libéralisme, les Européens eux redécouvraient les pesanteurs de l’histoire et les fantômes du passé. Par la brèche du Mur de Berlin s’ouvrait la voie de l’unification allemande et donc la remise en cause de Yalta. Peu de responsables européens étaient prêts à ouvrir à nouveau la question allemande, prématurée pour les uns, intolérable pour d’autres mais souhaitée par la grande majorité de la population allemande. Mitterrand, peu enthousiaste, confia au chancelier Kohl le 15 février 1990 que « les traités de 1919 et 1945 sont très injustes mais on vit avec. Il est très important de ne pas rouvrir une frénésie collective en Europe ». Thatcher, ouvertement hostile, déclara un mois plus tard à l’ambassadeur d’Allemagne à Londres « qu’il fallait encore 40 ans pour que la Grande-Bretagne vous pardonne ce que vous nous avez fait ».[6] Dans cette perspective, la diplomatie française œuvra à renforcer le cadre européen pour préparer l’adoption de la monnaie unique, gage ultime d’une Allemagne à tout jamais européenne. A Maastricht, les responsables européens entérinèrent la création de l’Euro, refondirent les institutions de Bruxelles et établirent une Union Européenne, approfondie et irréversible. Mais rien ne fut fait sur le plan de la défense et de la sécurité où les initiatives françaises furent moins heureuses. Tout projet de défense et de sécurité européenne en dehors de l’OTAN fut repoussé sine die.

 

Le règlement de 1989 pâtit donc d’une double erreur : d’une part le maintien d’une Alliance atlantique comme seule institution de sécurité en Europe au moment où le rôle des États-Unis y était appelé à se réduire comme le démontra l’ambivalence de Washington en Bosnie; d’autre part, la création d’une union monétaire sans assise fiscale et une union politique sans pilier de sécurité qui compromettaient les bases d’une architecture européenne autonome plus nécessaire que jamais. Maintenir et élargir l’Alliance, c’était inutilement aliéner la Russie ; encadrer la puissance économique allemande par une Union économique sans sécurité, c’était maintenir l’infériorité et conserver la dépendance de l’Europe. Ressentiment géopolitique russe, faiblesse stratégique allemande, tels sont les déséquilibres inhérents au processus de 1989 dont les Européens souffrent encore aujourd’hui. A ces maux originels, il faut désormais ajouter le retrait et l’aliénation britannique, l’unilatéralisme et l’incohérence des États-Unis, l’ascension et la concurrence de la Chine.

 

En 1939, l’historien et diplomate britannique E.H. Carr s’était lamenté des faiblesses du Traité de Versailles, des folies du désarment et de l’idéalisme utopique des démocraties victorieuses mais impuissantes.[7] Après la guerre froide, l’Europe se présenta au monde comme un modèle kantien de paix par la norme, d’influence par l’exemple, de prospérité par l’unité. En 2019, certes à une autre échelle et sous d’autres formes, on doit constater de semblables défaillances : une impuissance de l’Europe à peser sur son voisinage, une influence déclinante sur les affaires du monde, la montée des nationalismes et des populismes en son sein.

 

[1] Il faut relire cependant l’analyse de Georges Kennan qui dès 1947 avait présagé une normalisation progressive de la Russie : sa puissance allait s’assagir, son idéologie s’adoucir, son insécurité s’estomper… si seulement les Occidentaux voulaient bien comprendre les Russes… Voir Jensen Kenneth M., Origins of the Cold War, The Novikov, Kennan and Roberts ‘Long Telegrams’ of 1946, United State Institute of Peace Press, 1995

[2] Beshloss Michael R. et Strobe Talbott, At The Highest Levels, The Inside Story Of The End Of The Cold War, Little, Brown and Company, 1993, p. 132.

[3] “… we have a problem with NATO. It’s an imagery problem. It would look as if you had won and we had lost.” Stent Angela E., Russia and Germany Reborn: Unification, the Soviet Collapse and the New Europe, Princeton University Press, 1999, p. 109.

[4] Voir entre autres Mark Kramer, “The Myth of a No-NATO-Enlargement Pledge to Russia,” Washington Quarterly, (April 2009), Vol. 32, No. 2, pp. 39-61; Mary Elise Sarotte, “What the West Really Told Moscow about NATO Expansion”, Foreign Affairs, (Sept.-Oct. 2014), Vol. 93 No. 5, pp. 90-97; Joshua R. Itzkowitz Shifrinson, “Deal or No Deal? The End of the Cold War and the U.S. Offer to Limit NATO Expansion,” International Security, (Spring 2016), Vol. 40, No. 4, pp. 7-44.

[5] Zelikow Philip et Condoleezza Rice, Germany Unified and Europe Transformed, Harvard University Press, 1995, p. 197.

[6] Le Président français est cité par Hubert Védrine, Les Mondes de François Mitterrand, Fayard, 1996, p. 435 ; les propos de la Premier Ministre britannique sont rapportés dans Marsh David, Germany and Europe, the Crisis of Unity, Mandarin Books, 1995, p. 45.

[7] Carr. E.H.. The twenty years’ crisis, 1919-1939: An introduction to the study of international relations. Basingstoke, 1939; Palgrave Macmillan, 2001.

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