2020 : chacun pour soi !

Par Jean-Yves Haine, professeur à l’ILERI

 

L’espace de la politique intérieure s’accroît, le champ diplomatique se réduit.

 

L’analyse prospective s’apparente à un tableau impressionniste : il présente l’essentiel en couvrant les détails, il offre la permanence en négligeant l’éphémère. « On ne fait bien qu’en se résumant et on ne peut se résumer qu’en voyant peu », disait Degas. Dans la pénombre de l’année à venir, que peut-on présager ? Plusieurs éléments, certains familiers, d’autres inédits, se présentent et dégagent une tendance forte : la réduction du champ diplomatique. L’historien allemand du 19ème Léopold Von Ranke, avait souligné l’impérieuse nécessité de soumettre les aléas de la politique intérieure aux exigences de la politique extérieure. La survie d’un pays en dépendait. Depuis au moins une décennie, la primauté de l’international ne cesse de s’effriter. Désormais, l’horizon des politiques se définit, et leur succès s’assure, au détriment des affaires étrangères. Cet égoïsme croissant, -populisme, nationalisme, priorité nationale-, affecte l’activité et aussi la substance de la communauté internationale. Plusieurs facteurs annoncent cette détérioration substantielle.

 

Il y aura d’abord les facteurs conjoncturels qui plongeront à nouveau certains acteurs dans des exercices nombrilistes : la procédure de destitution du président américain et la campagne électorale occuperont l’attention des États-Unis ; les négociations du Brexit canaliseront l’essentiel de l’énergie diplomatique de l’Europe et de la Grande-Bretagne ; toutes deux seront confrontées à une fragilisation probable de leur Union, tant les velléités d’indépendance en Irlande du Nord et en Ecosse pour la première que les contestations hongroise et polonaise pour la seconde. En Allemagne, les fractures au sein de la grande coalition risquent encore de s’agrandir entre le SPD et la CDU. En Italie, la plateforme populiste de Matteo Salvini restera favorite dans les sondages et il n’est pas sûr que l’actuel gouvernement puisse survivre bien longtemps. La fragmentation accompagne donc ce narcissisme politique.

 

Au-delà de ces aléas de calendrier, il existe des facteurs structurels lourds qui favorisent la prépondérance des affaires intérieures. En premier lieu, l’hétérogénéité entre les grandes puissances s’approfondit. On assiste à une accélération du découplage économique entre la Chine et les États-Unis, à la fois technologique et commercial. Le gouvernement chinois vient de demander à toutes ses administrations de retirer leurs ordinateurs étrangers, tandis que Washington entend exclure Huawei du marché américain et que le Département du Commerce a demandé de pouvoir interdire l’importation de toute technologie qui pourrait constituer une menace contre les États-Unis. La trêve des tarifs entre les deux grands n’est que provisoire, et les effets du ralentissement de l’économie mondiale sont déjà sérieux pour la Chine, qui affiche le taux de croissance le plus faible depuis trois décennies. Parallèlement, l’altérité politique, idéologique et sociétale entre les grandes puissances est manifeste : les dérives populistes et nationalistes ne semblent épargner personne, ni l’Amérique de Trump, ni la Russie de Poutine, ni la Chine de Xi, ni même les démocraties européennes. Les peurs migratoires s’accumulent alors même que les évolutions démographiques drastiquement différentes définiront pour les décennies à venir des trajectoires socio-économiques divergentes. Sur le plan de la sécurité, le repli de l’Amérique se poursuit, la puissance chinoise élargit son influence en Asie, la Russie défend ses lignes en Europe et en créent d’autres au Moyen-Orient. Au milieu, en attendant le réveil de la puissance allemande, l’Europe se cherche en vain rôle un international.

 

En deuxième lieu, cette multipolarité hétérogène entraîne des conséquences majeures sur l’ordre international. La multiplicité des acteurs accroît logiquement les conflits d’intérêts et les coûts de transactions. Au-delà, l’administration Trump pense la scène internationale comme un jeu à somme nulle où seuls les gains relatifs comptent. Cela se traduit par des exigences transactionnelles qui fragilisent les alliances militaires traditionnelles, et par un retrait des conventions et juridictions internationales, qui hypothèquent les accords sur les armements ou les Traités climatiques. La Russie et la Chine ont une conception instrumentale et un respect limité de l’ordre libéral, l’Europe est trop faible pour en assurer seule la pérennité. Les institutions internationales sont donc en crise, les mécanismes d’arbitrage de l’OMC sont paralysés, les médiations de l’ONU inopérantes, la protection des droits de l’homme en berne. Les normes et les règles de bonne conduite internationale sont remises en cause, le multilatéralisme s’amenuise, l’action collective décline. Dans la multipolarité présente, chacun veut assurer sa sécurité en établissant sa zone d’influence, et veut en dénier l’accès aux autres : les frictions sont inévitables et les conflits régionaux probables.

 

La résurgence des intérêts nationaux et la renationalisation des politiques étrangères redeviennent donc les éléments déterminants des comportements et des positionnements des États sur la scène internationale, au moment même où les impératifs de la gouvernance mondiale sont accrus. Dans cette configuration classique, il nous faut en effet redécouvrir quelques règles communes minimales de conduites guidées, en premier lieu, par la survie de la planète. Tout d’abord, la gestion commune des questions nucléaires reste primordiale. Si la maîtrise de l’arme nucléaire, tant la logique de la dissuasion que la limitation de sa production, avait été largement assurée pendant la guerre froide, depuis les années 2000, le système international de non-prolifération basé sur le TNP est fragilisé. La multipolarité serait autrement plus instable si elle devait s’accompagner d’une nouvelle prolifération, notamment au Moyen-Orient. Il est donc urgent pour les grands de redéfinir et de régenter la maîtrise nucléaire. Ensuite, les défis climatiques impliquent sinon l’urgence de l’action collective, du moins la congruence des conduites nationales. Les ratios d’émissions ne peuvent continuer ni à se creuser en termes relatifs, ni à augmenter en termes absolus, sans provoquer à la fois des déséquilibres régionaux et une catastrophe globale.

 

La multipolarité sera certes plus malheureuse que les brèves années de l’unipolarité américaine. Il y a deux siècles, à Vienne, les Européens en avaient apprivoisé les effets en créant un système diplomatique commun de préservation de l’équilibre et de gestion des crises qui, bon an mal an, avait préservé la paix durant près de cent ans. Un tel système semble aujourd’hui hors de portée : il nous manque les implications nécessaires et les accords minimaux. Mais il nous faut redécouvrir les bienfaits de la diplomatie multilatérale, aux ambitions modestes mais concrètes. Dans notre multipolarité hétérogène, nos partenariats et nos coopérations seront certes partiels, mais si nos antagonismes et nos conflits demeurent semblablement limités, alors ils seront suffisants. L’accroissement des égoïsmes nationaux est inévitable sur le court terme, mais veillons à ce que la réduction parallèle du champ diplomatique ne devienne démesurée. La sécurité et la survie de tous en dépendent bien plus qu’on ne le croit.

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